Les sorcières brûlées par millier en Lorraine entre 1501 et 1631 furent les victimes expiatoires des malheurs du temps. Le Vosgien Jacques Roehrig éprouve de la compassion pour ces malheureuses dénoncées par la rumeur publique - appelée à l'époque le “bruit commun” -, qui périrent sur le bûcher après avoir été atrocement torturées Il lève un pan du voile sur une période de l'Histoire qui sent encore le souffre.
- Comment vous êtes-vous intéressé aux sorcières ? Dans la vallée vosgienne des Rouges Eaux, entre Brouvelieures et le col du Haut Jacques, où nous avions acheté une maison isolée, j'avais fondé une association pour restaurer la scierie de haut-fer. En plongeant dans les archives pour retrouver son histoire, j'ai appris que neuf membres de la famille Pivert avait été accusé de sorcellerie au début du XVIIe siècle et que cinq d'entre eux avaient été brûlés à Brouaumont. Ce qui a éveillé ma curiosité.
- Qu'avaient-ils fait ? Ils étaient accusés par un voisin, sans doute jaloux de leurs biens, d'avoir fréquenté le sabbat à La Pierre des Roches, un immense monolithe en grès.
- Quand a commencé la grande chasse aux sorcières ? Pas au Moyen Âge, comme on le croit souvent. A cette époque, le diable est une figure assez sympathique qu'on caricature dans les églises et qu'on berne dans ces contes populaires appelés les “diableries”. En revanche, tous les malheurs du monde lui sont imputés à partir de la Renaissance. La grande chasse aux sorcières s'étend de 1501 à 1621 où l'on dénombre rien qu'en Lorraine 2.013 victimes.
- Pourquoi cette traque funeste ? Pour détourner l'attention, en se servant du diable et de ses prétendus suppôts comme exutoires. Tout le monde s'acharne contre eux. L'Eglise d'abord, qui, fragilisée par les guerres de religion, craint la remise en cause de ses privilèges. Le Pouvoir ensuite, qui cherche à s'imposer vis à vis des manants et à faire oublier qu'il ne peut rien contre le pillage de la Lorraine - pays “d'entre-deux” - par les troupes qui la traversent : Espagnols et Bourguignons en marche vers les Pays-Bas, reîtres allemands et soldats du royaume de France les croisant dans l'autre sens… Enfin, il faut trouver des boucs émissaires aux épreuves du temps comme la disette qui, suite à de longues périodes de gel, de pluie ou de canicule, pousse certains misérables au cannibalisme.
- Qui va être accusé de sorcellerie ? Les guérisseurs, les rebouteux, dits “coupeurs de secrets”, les sages-femmes que naguère encore on vénérait et qu'on dénonce notamment en Lorraine germanique comme étant des tueuses de bébés, qui les font rôtir pour obtenir des onguents et brûlent leurs mains pour confectionner des cierges magiques qui ne s'éteignent jamais. On met dans le même sac les adeptes de la magie noire qui font appel au diable pour commettre le mal, et les tenants de la magie blanche qui elle, intercède auprès des saints pour faire le bien.
- Y a-t-il une spécificité de la sorcellerie en Lorraine ? On est plus prude qu'ailleurs. Par exemple, le balai de la sorcière, de forme trop phallique, n'apparaît pas dans le folklore démoniaque lorrain. Pour se rendre au sabbat, les sorcières vont à pied ou en se déplaçant par le truchement du diable qui se transforme en animal (chat, truie, chien…) pour les transporter sur son dos. Et lors du sabbat, le diable qui copule le fait à l'abri des yeux des enfants. Dans leurs moments de transport, les sorcières donnent des noms doux au démon : elles l'appellent “xouaillé”, qui veut dire chéri en patois lorrain.
- Où ont lieux ces sabbats ? On a répertorié une centaine de sites dans ce qui correspond aujourd'hui aux départements lorrains. Parmi les plus curieux, citons les “Grands Preys” entre Domjevin et Bénaménil (54), où Christienne Simon bat l'eau de la Vezouze avec un bâton pour “faire la grêle” et ruiner la récolte des blés. Dans les Vosges, on se livre aux orgies lucifériennes à la “Roche du Sabbat” au-dessus de Coinches, formation minérale qui ressemble au profil d'une vieille femme. Autre lieu où l'on vénère le Prince des Ténèbres : la Béhouille, au nord-est de Saint-Dié, à laquelle on accède après avoir traversé les lieux-dits du Paradis, du Purgatoire et de l'Enfer.
- Que reste-t-il de la mémoire sorcière en Lorraine ? D'abord, les recettes et dépenses de la Chambre des comptes qui achetait le bois du bûcher, payait les juges, le chirurgien assistant aux tortures, etc. Ensuite, quelques “croix d'exorcisme” dressées où avaient lieu les sabbats, comme celle datant de 1555 près de Gérardmer. Enfin, des noms de lieux : il existe des places et rues du Gibet un peu partout, et c'est sur le plateau de la Justice à Epinal qu'étaient exécutées les sentences. On dressait les bûchers extra-muros pour éviter la propagation du feu aux maisons en bois, sauf pour les “bougres”, ou zoophiles, qui étaient brûlés en ville avec leur chien, leur truie ou leur chèvre, dont le diable était sensé avoir pris l'apparence. Et toute la population, enfants compris, était sommée de suivre le martyre de ces sorciers, les plus honnis de tous.
Gérard Charut ; est magazine du dimanche 28 10 2007
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